Perspectives : Vidéo de la vie

L’ethnographie visuelle à l’intersection de l’art et de la science

En novembre dernier, au Centre des nouveaux médias et des arts interdisciplinaires Eastern Bloc, à Montréal, au Canada, l’art contemporain et la recherche anthropologique se sont rencontrés dans le cadre d’une exposition intitulée Field, Studio, Lab, une initiative d’Ethnographic Terminalia (www.ethnographicterminalia.org). Ethnographic Terminalia, qui en est maintenant à sa troisième année d’existence (après des séjours à la Nouvelle-Orléans en 2010 et à Philadelphie en 2009), présente une collection internationale d’œuvres conceptuelles et de créations en nouveaux médias où convergent l’anthropologie et l’art : son, dessin, sculpture, photographie, imprimerie, vidéo, film, Internet et multimédia (Ethnographic Terminalia, 2011). À Montréal, l’exposition Ethnographic Terminalia explorait trois espaces (l’extérieur, le studio et le laboratoire) de production et de recherche pour les anthropologues et les artistes afin d’examiner ce que signifie le fait d’exposer l’anthropologie — particulièrement sous certaines de ses formes les moins traditionnelles — en proximité avec les pratiques d’art contemporaines et en conversation avec elles (Ethnographic Terminalia, 2012). Visant à explorer les frontières perméables qui existent entre ce qui constitue l’art et la science, l’aventure d’Ethnographic Terminalia est un exemple pertinent d’innovation contemporaine dans la communication de la recherche scientifique sociale qui illustre des frontières toujours plus poreuses au point de rencontre interdisciplinaire, qui constitue autant une « limite et une frontière » qu’un « commencement, l’endroit lui-même, un site d’expérience et une rencontre » (Ethnographic Terminalia, 2011). À titre d’exemple de l’innovation dans la communication de la recherche anthropologique en tant qu’art (et vice versa), Ethnographic Terminalia situe cette analyse de la rencontre entre l’art et la science en examinant le développement de l’anthropologie visuelle et de ses applications dans la science et la communauté.

Qu’est-ce que l’anthropologie visuelle?

L’anthropologie visuelle fait depuis longtemps intégralement partie de la pratique de l’anthropologie socioculturelle et de sa méthode principale de recherche anthropologique : l’ethnographie. L’ethnographie est la science de l’anthropologie socioculturelle et désigne tant la méthodologie que le résultat final d’une telle recherche méthodologique (par exemple, une ethnographie peut aussi être un texte ou un film). L’ethnographie, dans sa forme classique, est une combinaison créative du travail de terrain, qui inclut l’observation des participants (ce qui requiert une immersion profonde dans la culture observée), l’interrogation exhaustive d’informateurs clés et de membres de la collectivité « hôte » et une connaissance intime de la culture préalable au travail de terrain acquise par l’étude des sources de données secondaires existantes, qui peuvent inclure les documents d’archives, les données statistiques et les publications populaires et d’érudition (Whitehead, 2005). L’ethnographie est née d’une quête de « salon » du XIXe siècle qui était caractérisée par les spéculations avancées sur le monde « primitif » par des intellectuels européens avant que de véritables études de terrain ne soient entreprises par des chercheurs comme Franz Boas (1858-1942), Bronisław Malinowski (1884-1942) et Margaret Mean (1901-1978) (Barrett, 2009). Les ouvrages ethnographiques de l’époque se caractérisaient par de riches descriptions de cultures pour la plupart non occidentales destinées à un public occidental (Gobo, 2008). Ces quêtes ethnographiques initiales se caractérisaient également par la notion selon laquelle la totalité de la culture pouvait être étudiée, examinée et présentée dans un texte ethnographique. L’anthropologie visuelle dérive donc logiquement de la croyance voulant que la culture se manifeste par des symboles visibles et que si la culture peut être vue, les chercheurs devraient être capables d’employer des technologies audiovisuelles pour l’enregistrer et la conserver à des fins d’analyse et de présentation (Ruby, 1996).

Sous-domaine de l’anthropologie socioculturelle, l’anthropologie visuelle concerne la préparation, la création et la postproduction d’expressions ethnographiques audiovisuelles telles que le film et la photographie (Sviličić, 2011). Cette méthode, la capture d’un moment socioculturel, sert de base à l’analyse subséquente du contenu audiovisuel qui fournit des informations exceptionnellement précieuses sur la vie de ceux qui sont l’objet d’un intérêt scientifique (Sviličić, 2011). L’exemple peut-être le plus notoire d’une « capture de la vie du sujet » liée à l’anthropologie classique est le documentaire Nanook of the North (1922) de Robert Flaherty, qui présente une année de la vie de Nanook et de sa famille d’Inuits du Canada, aux prises avec les conditions hostiles de la région de la baie d’Hudson, dans le Nord canadien. Flaherty fut le premier à coucher sur pellicule des vies non scénarisées et à montrer ensuite son film ethnographique aux participants afin de recueillir leurs commentaires (Carroll, 2009). Depuis les premiers pas de Flaherty, et ce qui allait ensuite être désigné comme sa version unique de « cinéma participatif » (Rouch, 2003), la pensée anthropologique contemporaine est devenue plus hésitante au regard de la nature des connaissances culturelles et de ce qu’un film peut enregistrer (Ruby, 1996). Cette évolution des origines fortement positivistes de l’anthropologie signifie que les anthropologues ont commencé à faire davantage preuve de réflexivité[1] par rapport à ce que la portée et les possibilités de l’anthropologie visuelle — et de l’ethnographie visuelle en particulier — représentent pour l’avenir de la discipline.

Les diverses applications de l’anthropologie

Deux applications contemporaines de la communication innovante de l’anthropologie visuelle et de la réflexion sur celle-ci qui sont pertinentes à la philosophie d’Ethnographic Terminalia et à son engagement à jeter des ponts par-dessus certaines frontières non explorées entre l’art et la science, la recherche et la représentation, seront mises en relief ici. L’une d’elles vient du récent film People of a Feather de Joel Health et de la collectivité de Sanikiluaq. Ce film contient sept années de séquences tournées dans l’Arctique qui « nous entraînent dans un voyage dans le temps à la rencontre des Inuits des îles Belcher, dans la baie d’Hudson » et mêle des reconstitutions de la vie traditionnelle aux scènes de la vie moderne (People of a Feather, 2012). Cette collaboration ethnographique entre une collectivité et un chercheur s’étant initialement introduit dans la collectivité pour étudier les eiders explore l’évolution des modes de vie et les réalités environnementales saisissantes dans un contexte de changement climatique et de développement nordique. Ce compte rendu d’un état de survie vise à faire ressortir les défis que posent le changement climatique au regard de la culture et de l’environnement  ainsi qu’à tracer un portrait de la collectivité en adoptant le point de vue de cette collectivité.[2] People of a Feather est un exemple innovant d’une certaine anthropologie visuelle qui transcende les frontières de la discipline par la présentation d’une culture dans le cadre d’une collaboration entre les personnes « observées » et « l’observateur ». Par ce film, Health ne fait pas que communiquer de manière créative les résultats de sa recherche sur les eiders, il se fait également le champion des changements nécessaires à la survie d’un peuple et de l’oiseau avec qui ce peuple a développé une relation culturelle unique (People of a Feather, 2012).

Un autre projet qui vise à engager les participants à examiner de manière réflexive leurs expériences est présenté par Carroll (2009), dont le travail est axé sur l’utilisation de la vidéo dans un environnement clinique (plus précisément le milieu hospitalier). Des séquences ethnographiques locales sont présentées à des cliniciens dans le cadre de séances vidéo réflexives qui leur permettent de relever des pratiques importantes ou risquées possiblement dissimulées ou non appliquées dans le brouhaha quotidien du travail clinique (Iedema et autres 2006 cité dans Carroll, 2009). Carroll soutient que de telles approches à la vidéo n’ont pas pour but de rendre impersonnelles ou numériques les relations complexes entre les cliniciens et leurs pratiques de travail. Au lieu de cela, ces méthodologies concernent la transgression des rôles et des limites du chercheur et des cliniciens de façon à en diversifier, contester et modifier les suppositions (Carroll et autres 2008 cité dans Carroll, 2009). Ainsi, « l’art » de la vidéo ethnographique est utilisé pour aborder les problèmes quotidiens du milieu hospitalier tout en donnant l’occasion au chercheur et aux professionnels médicaux de réfléchir et de collaborer sur leurs pratiques respectives.

Au-delà des frontièresL’ethnographie visuelle dépasse l’anthropologie

L’ethnographie, visuelle ou non, est de plus en plus fréquemment adoptée et son public s’accroît, non seulement au-delà des frontières de l’anthropologie, mais également du milieu universitaire (Marcus, 2008; Lewis et Russell, 2011). Cette notion fluide de l’ethnographie ne la confine pas à un seul cadre disciplinaire (Atkinson et autres 2001); l’ethnographie est plutôt comprise comme un engagement de la part du chercheur, ou des chercheurs, à vivre et à explorer de près la vie des gens en examinant particulièrement les phénomènes socioculturels (Ruby, 2000) plutôt que les propriétés méthodologiques des anthropologues. La sociologie visuelle constitue un excellent exemple du dépassement par l’ethnographie des frontières d’une seule discipline. La sociologie visuelle a suivi un parcours semblable à celui de l’anthropologie visuelle, alors qu’à ses débuts, dans les années 1970, elle était considérée comme un exercice scientifiquement rigoureux proposé notamment par Wagner, Prosser et Becker, qui avaient établi des pratiques rigides destinées à rendre les photographies « intellectuellement denses », pertinentes et fiables, guidées par les théories sociales (Harper, 2003). Avec l’avènement de la révolution culturelle postmoderne, cette perspective a fait place à celle de la photographie en tant qu’expression d’idéologies particulières et de la dynamique du pouvoir plutôt que de la réalité (Wagner, 2006). Ces changements dans la compréhension et la critique de la méthode ont conduit à des initiatives ethnographiques qui s’intéressent tant à l’aspect artistique de la méthode qu’à la position réflexive des participants et aux possibilités qui s’offrent à eux. Comme exemple marquant de ce nouveau courant, nous pouvons citer le travail de Stephanie Skourtes, candidate au doctorat en études pédagogiques à l’Université de la Colombie-Britannique, qui explore les façons inusitées de photographier les jeunes filles urbaines issues de la classe ouvrière et vivant en marge d’une ville canadienne postindustrielle du XXIe siècle.

Ce projet s’intéresse aux frontières de la représentation et accorde aux participantes toute la liberté dont elles ont besoin pour révéler ce qu’elles voient, ce qu’elles ressentent et ce qu’elles vivent au quotidien. Skourtes explique : « Au lieu de photographier les jeunes filles pour les présenter, nous avons créé des images qui révèlent le point de vue du spectateur et du sujet derrière le regard (communication personnelle, 9 mai 2011). Par un example innovateur qui combine la science sociale, l’art et la collectivité, certaines données de recherche doctorale de Skourtes ont été transformées en représentations visuelles en collaboration par de jeunes femmes photographes qui « vivent, triment et créent dans les banlieues urbaines de Vancouver » (Ab/Objection Exhibition, 2011), avec la participation et la collaboration d’une organisation à but non lucratif appelé Leave Out Violence Everywhere (LOVE), qui vise à aider les jeunes à surmonter les obstacles posés par la violence dans leur vie, et de Skourtes elle-même, en tant que chercheuse. Une partie de son travail de collaboration a culminé avec la présentation d’un documentaire photo itinérant pour le grand public intitulé, Ab/Objection: Encountering Youth and the City (À la rencontre des jeunes et de la ville). En donnant l’occasion aux points de vue des participants de se faire valoir par eux-mêmes par ce médium visuel, ce projet sociologique prend l’ethnographie comme cadre pour comprendre l’expérience souvent négligée de la jeunesse urbaine marginalisée. Ce projet juxtapose les contextes/lieux, les expériences, les (re)présentations visuelles et les résultats innovateurs, troublants et souvent habilitants pour les participants et les spectateurs.

Le type de marginalité et de collaboration reflété dans ces projets de recherche dépasse les bornes d’une seule discipline (et, peut-on le soutenir, de la science elle-même) et encourage à la « pratique d’une forme active, engagée et efficace de l’ethnographie, tout en permettant de demeurer vivement conscient de sa situationnalité politique et de la nôtre. Il s’agit donc d’un outil d’action destiné à contester et à susciter le changement... » (Lewis et Russell, 2011). On peut affirmer que les possibilités de la recherche dépassent les frontières et les limites d’une seule méthode, méthodologie, discipline ou application. Ruby propose que « l’espoir suscité par l’anthropologie visuelle est qu’elle puisse offrir une façon inusitée d’appréhender la culture-perception qui se forme à travers la lentille » (Ruby, 1996). En d’autres termes, l’anthropologie visuelle (ainsi que les formes émergentes et existantes de la recherche et de la présentation de la recherche ethnographie) offre différentes façons de comprendre le monde qui se trouvent à l’intersection de l’art et de la science qui se dessinent à la frontière ainsi qu’au seuil de la recherche, de la représentation et de la réflexion.

Jacqueline Schoemaker Holmes est associée de recherche au Conseil des académies canadiennes. Mme Schoemaker Homes détient un doctorat à l’Université de la Colombie-Britannique. Elle détient également une maîtrise en anthropologie sociale de l’Université York, avec option en sexualité, espace et droit dans le contexte canadien et un baccalauréat spécialisé de l’Université Carleton (anthropologie et études féminines).

 


 

Références

Ab/Objection (2011). Déclaration du curateur. Ab/Objection: Encountering Youth and the City. Produit en collaboration avec L.O.V.E. (Leave Out Violence Everywhere). Vancouver, Canada.

Atkinson, P. Coffey, A., Delamont, S., Lofland, J., et Lofland, L. (2001). Introduction. Dans P. Atkinson, A. Coffey, S. Delamant, J. Lofland et L. Lofland (Eds.), Handbook of Ethnography. Londres : SAGE.

Barrett, S. (2009). Anthropology: A Student’s Guide to Theory and Method. Deuxième édition. Toronto : University of Toronto Press.

Carroll, K. (2009). Outsider, Insider, Alongsider: Examining reflexivity in hospital-based video research. International Journal of Multiple Research Approaches. 3(3), 246-263.

England, K. (1994). Getting Personal: Reflexivity, Positionality and Feminist Research. Professional Geographer. 46(1), 80-89.

Ethnographic Terminalia (2011). 2011 – Montréal: field, studio, lab. Téléchargé en avril 2012 à http://ethnographicterminalia.org/2011-montreal/press-release-et2011

Ethnographic Terminalia (2012). Ethnographic Terminalia Prospectus. Téléchargé en avril 2012 à http://ethnographicterminalia.org/about

Gobo, G. (2008). Doing Ethnography. Londres : SAGE.

Harper, D. (2003). Talking about pictures: a case for photo elicitation. Visual Studies, 17(1), 13-26.

Lewis, S.J. et A.J. Russell (2011). Being embedded: A way forward for ethnographic research. Ethnography 12(3), 398-416.

Marcus G (2008). The end(s) of ethnography: Social/cultural anthropology’s signature form of producing knowledge in transition. Cultural Anthropology 23(1), 1-14.

People of a Feather (2012). People of a Feather : A film about survival in a changing Canadian arctic Téléchargé en avril 2012 à http://www.peopleofafeather.com/

Rouch, G. (2001). The camera and the man. Dans M. Revnov, F. Ginsberg et J. Gaines (Eds.), Cine-Ethnography. Minneapolis: University of Minnesota.

Ruby, J. (1996). Visual Anthropology. Dans D. Levinson et M. Ember (Eds.), Encyclopedia of Cultural Anthropology. New York: Henry Holt and Company, vol. 4, 1343-1351.

Ruby, J. (2000). Picturing Culture: Explorations of Film and Anthropology. Chicago : University of Chicago Press.

Sviličić, N. (2011). Guidelines for the structure of methodological processes in visual anthropology. Collegium Anthropologicum. 35(4), 1273-1280.

Wagner, J. (2006). Visible materials, visualized theory and images of social research. Visual Studies, 21(1), 55-69.

Whitehead, T. (2005). Basic classical ethnographic research methods: Secondary data analysis, fieldwork, observation/participant observation, and informal and semi-structured interviewing. Ethnographically Informed Community and Cultural Assessment Research Systems (EICCARS) Working Paper Series. Téléchargé en avril 2012 à http://www.cusag.umd.edu/documents/WorkingPapers/ClassicalEthnoMethods.pdf


[1] La réflexivité dont il est question ici se définit comme une introspection autocritique sympathique et un examen analytique détaillé s’inscrivant dans une prise de conscience de soi en tant que chercheur (England, 1994). Comme le soutient England, « la réflexivité est essentielle au travail de terrain; elle conduit à la découverte de soi et peut susciter des inspirations et de nouvelles hypothèses sur les questions de recherche. Une approche plus réflexive et souple au travail de terrain permet au chercheur de s’ouvrir davantage aux objections que le travail de terrain soulève presque inévitablement par rapport à sa position théorique  » (England, 1994).

[2] Il est intéressant de noter que le narrateur du film explique que Robert Flaherty était venu au début du XXe siècle relater les modes de vie de la collectivité, mais que ses films n’avaient pu survivre aux éléments. Le film, comme l’explique le narrateur, est un compte rendu de la culture de cette collectivité, dressé par les habitants eux-mêmes, contrairement aux chroniques de Flaherty.

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