Perspectives : L’émergence des sciences du management au Canada

Les sciences du management imprègnent la vie moderne. Autrefois considérés comme l’apanage des cadres d’entreprise tirés à quatre épingles, les termes à la mode comme « proposition de valeur », « mesure du rendement », « services axés sur la clientèle », sont maintenant répandus dans presque tous les contextes organisationnels. Nous ne pouvons éviter les principes de management en tant qu’individu : que ce soit à titre de clients ou de travailleurs, nous en sommes les cibles, les auteurs, les produits.

Il est difficile de s’imaginer qu’il y eut un temps où le Canada n’avait pas de classe de gestionnaires, où il n’existait aucune organisation à grande échelle et où on ne prononçait aucun « terme d’affaires à la mode ». Ceux-ci sont tous partiellement des produits de la révolution industrielle et de la croissance urbaine, des processus connexes qui ont transformé ce qui était alors une société majoritairement rurale et agraire en une société urbaine et industrielle. Ces nouveautés sont toutefois aussi partiellement le fruit d’un vaste mouvement d’intellectuels déterminés qui se sont consacrés à aborder des problèmes propres au commerce et à la société modernes (Wiebe, 1967; Haber, 1973; Krywulak, 2005).

Pendant que les chemins de fer, les bateaux à vapeur et les télégraphes ouvraient de nouveaux marchés et que les entreprises devenaient de plus en plus grandes et complexes, les propriétaires d’entreprises et les ingénieurs de production ont commencé à reconnaître que les avantages obtenus grâce aux « économies d’échelle » comportaient leur lot de problèmes. Et qui dit entreprise plus grande dit aussi plus grand nombre de clients, de travailleurs, de matières premières, de pièces, en somme de plus en plus de choses à gérer. La solution consistait à embaucher davantage de personnel administratif pour surveiller, coordonner, améliorer l’efficacité et éliminer les pertes. Rapidement, nombre des grandes entreprises en sont venues à posséder leurs propres « minibureaucraties » de secrétaires, de superviseurs et de directeurs (Jenks, 1960; Chandler, 1977; Lowe, 1987). Naturellement, ces gens avaient besoin de formation. Au début, il était assez simple pour les entreprises de donner de la formation d’apprenti « sur le tas ». Or, à mesure que la demande de travailleurs qualifiés augmentait, une occasion s’est présentée pour que les formateurs entreprenants mettent au point des programmes de formation officiels pour combler cette lacune. Plusieurs ont fait exactement cela en ouvrant « des écoles de métiers », telles que le British and American College (Toronto, 1860), l’Ontario Business College (Belleville, 1868) et le Forest City Business College (London, 1885).

C’est vers cette époque que d’aucuns ont commencé à penser que le management « scientifique » serait plus convenablement enseigné dans les universités que dans le cadre de programmes « appliqués » dispensés dans les collèges. En Amérique du Nord, le premier de ces programmes a été offert à la Wharton School of Business de l’Université de Pennsylvanie en 1881. D’autres établissements ont cherché à faire la même chose, mais se sont souvent heurtés à la résistance du corps enseignant et des administrateurs des universités qui avançaient que leurs établissements n’étaient pas des « écoles de métiers », et qu’on devrait plutôt continuer à se concentrer sur les éléments centraux d’une éducation libérale véritablement « classique », c’est-à-dire l’histoire, la philosophie, la littérature, le latin et le grec, ainsi que peut-être un peu de ce qu’on appelait jadis l’« économie politique ». Cela explique pourquoi les universités canadiennes n’ont même pas commencé à offrir des cours universitaires en administration des affaires avant le début des années 1900 (Owram, 1986; Austin, 2000).

Néanmoins, la pression pour offrir des programmes appliqués considérés comme plus adaptés à la vie moderne a continué à augmenter jusqu’à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Les parents et les étudiants en voulaient, les entreprises et les gouvernements en avaient besoin et certaines universités commençaient à en offrir. Ceux qui ne s’y aventuraient pas risquaient d’être laissés pour compte (Owram, 1986; Austin, 2000).

Malgré ces circonstances, ce dont l’éducation dans le domaine des affaires avait vraiment besoin pour percer était d’obtenir la perception de respectabilité sociale et de crédibilité scientifique. Tant et aussi longtemps que nombre de ses fonctions, comme l’« ingénierie de production » et la « comptabilité », étaient considérées au même titre que le travail manuel ou le travail de bureau, et que le « management » était perçu comme une pratique appliquée plutôt qu’une science, le domaine des affaires ne pourrait jamais s’élever au même statut que les autres disciplines universitaires. Cette situation s’est transformée lorsque des associations professionnelles ont été fondées afin de promouvoir le statut des diverses fonctions du monde des affaires et de protéger les intérêts et les normes des personnes œuvrant dans ces domaines. La mise sur pied d’organismes tels que le Dominion Institute of Chartered Accountants (1902) et la Life Office Managers Association (1924) reflétait ces tendances.

La création d’un « corpus de connaissances » scientifiques a été tout aussi importante. Une étape clé a été franchie avec la publication du livre Principles of Scientific Management (1911) de F.W. Taylor, largement reconnu comme un des textes fondateurs des principes commerciaux modernes. Cependant, l’idée d’adopter une approche scientifique à l’efficacité commerciale n’était pas nouvelle; en fait, Taylor et tous les autres gourous du management ont codifié, popularisé et développé les nouvelles approches. Leurs idées ont été rapidement transmises par le truchement de conférences, de revues de métiers et de professions, ainsi que de la presse populaire (Wren, 1972, Nelson, 1975; Merkle, 1980; Alavarez, 1998).

Au début des années 1920, les « sciences du management » avaient atteint un « seuil critique ». En 1919, l’Université Queen’s offrait le premier baccalauréat complet en commerce et d’autres établissements lui ont rapidement emboîté le pas : McGill (1920), Toronto (1921), Western (1922) et d’autres encore. Au cours des années 1920 et 1930, ces programmes ont connu une expansion et se sont spécialisés de plus en plus à mesure que de nouvelles sous-disciplines ont commencé à apparaître, comme la commercialisation, les finances et la gestion d’exploitation. Les demandes administratives attribuables à la Seconde Guerre mondiale et l’expansion d’après-guerre des commerces et du gouvernement n’ont qu’intensifié la demande de diplômés spécialisés en commerce, ceux-là mêmes qui, de manière ironique, possédaient des « connaissances appliquées » desquelles se moquaient autrefois les opposants aux études commerciales.

De nos jours, on peut se demander si les recherches universitaires dans le domaine commercial n’ont pas évolué dans une direction tout autre. Le comité d’experts sur la recherche dans les domaines du management du Conseil des académies canadiennes a récemment publié un rapport d’évaluation portant sur la gestion des affaires et de la finance et y a observé que, bien que la recherche canadienne dans ces domaines se situe « au-dessus de la moyenne mondiale », en général, « le travail de collaboration avec le secteur public et le secteur privé représente moins de 10 % des articles rédigés par plusieurs auteurs » et que « la plus grande faiblesse de la recherche canadienne dans ces domaines est son manque flagrant de pertinence et d’utilité, selon leurs utilisateurs potentiels » (CAC, 2009). Cet état de fait a été perçu comme une occasion ratée, puisque la recherche plus directement applicable à ces domaines pourrait contribuer de manière importante à la productivité et à la croissance des entreprises canadiennes, sans compter qu’elle pourrait favoriser une meilleure perception de la valeur des études commerciales universitaires. En réfléchissant à l’avenir des études commerciales, les chercheurs qui étudient actuellement ces domaines devraient peut-être s’inspirer du passé de leurs disciplines.

Tim Krywulak est directeur de programme au Conseil des académies canadiennes.

Ouvrages cités

ALVAREZ, Jose Luis (dir.), The Diffusion and Consumption of Business Knowledge, London, Macmillan, 1998.

AUSTIN, Barbra (dir.). Capitalizing Knowledge: Essays on the History of Business Education in Canada, Toronto, University of Toronto Press, 2000.

CONSEIL DES ACADÉMIES CANADIENNES. Meilleure recherche = Meilleur management. Rapport publié par le comité d’experts sur la recherche en management, en gestion des affaires et en finance, Ottawa, Auteur, mai 2009.

HABER, Samuel. Efficiency and Uplift: Scientific Management in the Progressive Era, 1890–1920, Chicago, University of Toronto Press, 1977.

JENKS, Leland. « Early Phases of the Management Movement », Administrative Science Quarterly 5 (1960), p. 420–447.

KRYWULAK, Tim. « An Archaeology of Keynesianism: The Macro-Political Foundations of the Modern Welfare State in Canada, 1896-1948. » Thèse de doctorat, Université Carleton, 2005.

LOWE, Graham. Women in the Administrative Revolution: The Feminization of Clerical Work, Cambridge, Polity Press, 1987.

MERKLE, Judith A. Ideology and Management: The Legacy of the International Scientific Management Movement, Berkeley, University of California Press, 1980.

NELSON, Daniel. Frederick W. Taylor and the Rise of Scientific Management, Madison, University of Wisconsin Press, 1975.

OWRAM, Doug. The Government Generation: Canadian Intellectuals and the State, 1900–1945, Toronto, University of Toronto Press, 1986.

WIEBE, Robert H. The Search for Order, 1877–1920, New York, Hill and Wang, 1967.

WREN, Daniel A. The Evolution of Management Thought, New York, Ronald Press, 1972

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Expert en vedette : Max Blouw

Max Blouw est l’ancien recteur et vice-chancelier de l’Université Wilfrid Laurier. Il avait auparava...
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