Perspectives: Journalisme scientifique critique : un besoin

Par notre collaborateur invité, Jean-Marc Fleury, Chaire de journalisme scientifique Bell Globemedia, Université Laval (Québec) et directeur général, Fédération mondiale des journalistes scientifiques

Le journalisme scientifique ou, pour reprendre l’expression du chercheur Hans Peter Peters[1], « le journalisme scientifique critique », fait intervenir le public dans la gouvernance de la science et de ses applications.

Le journalisme scientifique critique produit des informations nouvelles et originales. Cela étant, les journalistes scientifiques sont bien plus que de simples vulgarisateurs de questions scientifiques, d’éducateurs ou de courroies de transmission du savoir.

Les bons journalistes scientifiques sont de fins observateurs des questions scientifiques, de même que des producteurs de nouvelles connaissances publiques. Ils créent ce nouveau savoir en observant et en commentant la science de manière à en assurer la pertinence aux yeux de leurs auditoires et de la société. Ils doivent inscrire la science dans la vie quotidienne des gens de même que dans le processus décisionnel, sous peine de ne pas obtenir de temps d’antenne ou d’espace rédactionnel. Si les scientifiques affirment souvent que les sujets qu’approfondissent les journalistes ne s’inscrivent pas dans leur domaine d’expertise, ces sujets obligent les scientifiques à expliciter le lien entre leur travail et leur expertise, d’une part, et les préoccupations des contribuables, de l’autre.

Le journalisme scientifique critique donne lieu à de nombreux bienfaits pour la société.

Le fait de faire participer le public dans la gouvernance de la science et de ses applications contribue à diriger l’expertise scientifique vers les priorités d’une société. Notons également les bienfaits pour la science à proprement parler, dans la mesure où les journalistes donnent une rétroaction sur l’opinion publique sur la manière dont la science et les scientifiques répondent à leurs besoins et tiennent compte de leurs priorités. Cela a pour effet d’augmenter l’utilité sociale de la science et de rehausser la crédibilité et la sensibilisation des organisations scientifiques, des domaines de recherche et la science en général à ces questions. La visibilité médiatique est en quelque sorte une jauge de pertinence.

Enfin, le journalisme scientifique critique augmente les chances que l’expertise scientifique soit prise en compte dans le cadre du processus d’élaboration des politiques publiques car, qu’on le veuille ou non, les médias font ressortir les questions scientifiques ayant une pertinence politique quelconque. Ajoutons encore que les journalistes sont particulièrement doués pour expliquer des questions complexes et que les hommes et femmes politiques ne peuvent se permettre d’ignorer les médias.

Il faut aux sociétés ce genre de journalisme scientifique indépendant, même agaçant et pénible. Il s’agit pourtant d’un travail très exigeant. Un journaliste scientifique doit disposer d’une culture générale très vaste et faire preuve d’une grande curiosité pour rester au courant des grandes questions. Il ou elle doit continuellement négocier avec ses supérieurs l’obtention d’espace rédactionnel ou de temps d’antenne, alors même que ces supérieurs sont aux prises avec des impératifs d’augmentation de recettes et doivent déterminer quels sont les annonceurs susceptibles d’être attirés par ce genre de journalisme. Mais comme l’a dit l’éditeur du New York Times, Arthur Sulzberger, « un contenu de qualité attire des lecteurs de qualité, ce qui attire des annonceurs de qualité. »

Bien que le besoin de journalisme critique, indépendant et informé portant sur une gamme de sujets axés sur la science – comme l’énergie, le changement climatique, les politiques en matière de santé et les progrès technologiques – soit manifeste, le journalisme scientifique est appelé à relever d’importants défis. Nombre de médias ont réduit leur couverture des questions scientifiques et ont licencié leurs journalistes scientifiques.

Pourtant, en parallèle, de nombreux journalistes doivent couvrir des questions fortement axées sur la science : le gaz de schiste, les accidents nucléaires, les inondations, les tsunamis et les tornades, de nouveaux médicaments – tout en réussissant à déchiffrer avec précision les facteurs qui confèrent leur validité scientifique aux enquêtes nationales. Les pages scientifiques ont peut-être disparu de nombre de journaux, mais la science s’est immiscée dans plusieurs autres domaines. Même les journalistes sportifs sont touchés.

Les journalistes scientifiques peuvent voir en ces défis autant d’occasions d’innover.

Dans les écoles de journalisme, le journalisme scientifique attire certains des meilleurs étudiants. Au Département d’information et de communication de l’Université Laval, la Chaire de journalisme scientifique Bell Globemedia prend les devants dans la mise sur pied, de pair avec l’industrie des médias, d’un laboratoire d’innovation en journalisme scientifique. Les défis actuels auxquels se heurte le journalisme scientifique sont des occasions de faire preuve d’innovation. Les universités, qui profitent de l’apport d’esprits jeunes et créatifs et de leurs professeurs, peuvent offrir aux médias des espaces d’innovation qui permettent d’évaluer les nouvelles pratiques et formes de journalisme scientifique – de journalisme scientifique critique.

 


 

[1] Hans Peter Peters décrit le journalisme scientifique critique dans le cadre d’une présentation vidéo accessible depuis le site http://www.com.ulaval.ca/recherche/cjs/la-chaire/archives/videos-hans-peter-peters/.  Il utilise en anglais l’expression ‘strong science journalism’, rendue ici par ‘journalisme scientifique critique’.

 

 

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