Perspectives : Risques et retombées des TIC en matière de développement durable

Au cours de la dernière décennie, les technologies d’information et de communication (TIC) ont connu d’importantes avancées qui ont mené à une interconnectivité accrue entre les collectivités, peu importe la taille et les particularités. Ce niveau accru d’interaction vient escamoter les différences entre les collectivités du nord et du sud, rurales et urbaines, et a carrément redéfini l’idée qu’on se fait du « village planétaire ». Au cœur de ce nouveau phénomène : l’abordabilité et l’accessibilité des TIC, notamment pour les populations marginalisées du monde. À titre d’exemple, les deux tiers des abonnés mondiaux aux services de téléphonie cellulaire se trouvent dans les pays en développement – l’Afrique étant le marché affichant la croissance la plus rapide à cet égard (Garside, 2009). En regard de l’ampleur mondiale de l’implantation des TIC, ces technologies ont été ciblées comme outils potentiels et facilitateurs du développement durable. Or, une question se pose : quels sont les risques et retombées éthiques, sociales, environnementales et économiques liés à l’incorporation de ces technologies au modèle de développement durable?

Le concept « développement durable » a été consacré avec la publication du rapport Brundtland par les Nations Unies en 1987. Ce rapport définissait le « développement soutenable » comme répondant aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs (Commission mondiale, 1987). Dans ce concept sont enchâssées deux considérations éthiques, celle de la justice intragénérationnelle, où les membres de la société sont responsables de satisfaire les besoins de la génération présente, et celle de la justice intergénérationnelle, en vertu de laquelle les générations futures ont la capacité de satisfaire les leurs.

À ce jour, la majorité des pays du monde ont manqué aux préceptes du développement durable. En fait, il se crée une situation qui déplace ce fardeau vers les générations futures. D’aucuns soutiennent une nouvelle et audacieuse approche à la gouvernance mondiale, qui établit une « relation équitable » et en fait le fondement d’un nouveau modèle économique. Fondé sur le concept Quaker, cette relation prendrait en compte l’équilibre entre l’avancement économique, l’équité, les limites environnementales de la planète et le bien-être social, spirituel et culturel des humains (Brown et al., 2009). À l’échelle internationale, des organisations comme l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) ont été les champions d’une nouvelle réflexion mondiale sur le développement; celle-ci réexamine les notions de développement durable, d’inclusion et d’équité pour déterminer si ces cadres satisfont les besoins humains, font preuve de rigueur conceptuelle et ont des applications pratiques (Gasper, 2011).

Les TIC peuvent jouer un rôle clé à titre de facilitateurs du développement en augmentant l’innovation, en habilitant les sociétés et en augmentant l’efficience et la transparence. Elles y parviennent en grande partie par le biais des quatre piliers qui servent de fondements aux technologies : la connectivité, le contenu, l’informatique et la capacité humaine (Tongia, 2005). Les TIC peuvent contribuer au modèle de développement durable en améliorant l’accessibilité et la disponibilité de l’information, en réduisant les coûts de transactions, et en encourageant l’émergence d’une culture participative qui fait intervenir une gamme d’intervenants (Garside, 2009).

Il existe de nombreux cas où les TIC ont contribué à satisfaire les besoins des collectivités locales. Au Bangladesh, par exemple, un des pays les moins « branchés » du monde, un programme de téléphonie locale a été établi en vertu duquel les femmes du village ont pu acquérir des téléphones mobiles au moyen de microcrédit. Ces femmes ont joué le rôle de téléphonistes locales, augmentant du coup la connectivité de la collectivité rurale tout en créant une nouvelle cohorte de propriétaires de petites entreprises (Cohen, 2001). Ailleurs, au Kenya, le programme M-pesa a révolutionné le financement rural en faisant en sorte que les téléphones mobiles puissent servir à faire des virements de fonds aux familles ou à recevoir des fonds de la part d’acheteurs (Garside, 2009).

Les TIC ont joué un rôle de démarginalisation économique et ont sans contredit fait une importante contribution au développement durable. À l’inverse, elles peuvent également contribuer à des pratiques non viables, une préoccupation fondée sur le niveau de ressources requises pour la fabrication des appareils de TIC (Hilty, 2010) et le niveau d’énergie nécessaire pour faire fonctionner ceux-ci. En outre, la question des équipements informatiques jetés au rebut (analyse du cycle de vie), de même que de leurs effets sur les prix du marché et les valeurs sociales, sont autant de sources de préoccupation (Isenmann, 2008).

Un des défis liés à la prestation, par l’entremise des TIC, de solutions au développement durable, est le manque d’intégration entre les innovations technologiques et les préoccupations liées au développement. Certaines TIC ne répondent pas aux besoins ou au climat culturel propres aux collectivités qu’elles sont censées desservir (Garside, 2009). Il arrive que l’implantation de ces technologies ne réussisse pas à incorporer la programmation qui favoriserait le renforcement des capacités, l’élaboration de contenus et l’adaptabilité à l’échelle locale (Garside, 2009). Un autre grand obstacle est que l’accès aux données présuppose habituellement une littératie technique et linguistique, ce qui peut limiter l’accès aux strates socioéconomiques supérieures d’une société et peut mener, dans certaines collectivités, à un phénomène d’exclusion, d’aliénation et de marginalisation accrues (Tongia, 2005).

Pour véritablement redéfinir le développement durable, un virage fondamental doit se produire, passant de la compréhension à la participation du public. Les TIC doivent être abordables, accessibles et adaptées aux collectivités qu’elles sont censées desservir. Les technologies qui sont axées sur l’avancement de la condition humaine mais qui se préoccupent également de questions de développement sont celles qui obtiendront les meilleures retombées en matière de développement durable. En contrepartie, les parties prenantes en développement doivent percevoir les TIC comme étant des outils stratégiques conçus pour satisfaire leurs besoins en développement. Le fait de ne pas intégrer les TIC aux cadres de développement donne lieu à une incapacité de mesurer l’impact des technologies sur le tissu social et culturel des collectivités (Garside, 2009). Pour que les TIC puissent faire une contribution constructive au village planétaire, il faut une approche interdisciplinaire qui donne voix à toutes les parties prenantes, de même qu’à tous les financiers, groupes marginalisés et fabricants d’appareils technologiques, qui les traite avec respect et qui incorpore leur apport à une stratégie de développement.

Kori St. Cyr est associé de recherche au Conseil des académies canadiennes. Il est titulaire d’une maîtrise (appliquée) en biotechnologie de l’Université McGill (Montréal, Québec), avec concentration en gestion de la technologie, en politique et en éthique. Il est également titulaire d’un baccalauréat spécialisé en biochimie et en biologie moléculaire de l’Université Trent (Peterborough, Ontario).

 


 

Références

Brown, P., et Garver, G. (2009). Right Relationship: Building a Whole Earth Economy. San Francisco, Californie, Berrett-Koehler Publishers.

Cohen, N. (2001). What Works: Grameen Telecom’s Village Phones. Washington D.C., World Resources Institute. http://www.digitaldividend.org/pdf/grameen.pdf.

Garside, B. (2009). Village Voice: Towards Inclusive Information Technologies, Séance d’information IIED, avril 2009. http://www.iied.org/pubs/pdfs/17051IIED.pdf.

Gasper, D. (2011, 17-18 août). Development Ethics-What? Why? How? Communication présentée au forum de l’UNESCO, Rethinking Development: Ethics and Social Inclusion, Mexico, Mexique.

Hilty, L., et Hercheui, M. (2010). ICT and Sustainable Development. What Kind of Information Society? Governance, Virtuality, Surveillance, Sustainability, Resilience. Boston, MA, Springer, pp. 227-235.

Isenmann, R. (2008). Sustainable Information Society. Dans M. Quingley (Ed.), Encyclopedia of Information Ethics. Hershey, PA, IGI Global, pp. 622–630.

World Commission on Environment and Development. (1987). Our Common Future. Londres, R.-U., Oxford University Press.

Tongia, R., Subrahmanian, E. et Arunachalam, V. S. (2005). Information and Communications Technology for Sustainable Development: Defining a Global Research Agenda. Bangalore, Allied Press.

 

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